J’ai passé mardi dernier à examiner le nouveau projet de loi sur la légitime défense proposé par Pierre Poilievre — ce que le chef conservateur appelle des « réformes de bon sens » pour protéger les Canadiens qui se défendent contre des intrus. La proposition modifierait l’article 34 du Code criminel pour créer une présomption légale favorable aux propriétaires qui utilisent la force contre des intrus.
« Les Canadiens ne devraient pas être punis pour avoir protégé leur famille et eux-mêmes contre des criminels violents », a déclaré Poilievre lors de son annonce à Brampton. Le plan du chef conservateur établirait que l’usage de la force est raisonnable lorsqu’elle est utilisée contre quelqu’un qui entre ou reste illégalement dans un domicile, particulièrement lorsque le propriétaire craint la violence.
Cela marque un changement potentiel important dans la loi canadienne sur la légitime défense. Actuellement, l’article 34 exige que les tribunaux considèrent plusieurs facteurs pour déterminer si la légitime défense était raisonnable, notamment la nature de la menace, si des armes étaient impliquées, et si des alternatives à la force existaient.
J’ai parlé avec l’avocat criminaliste Michael Spratt, qui a exprimé de sérieuses préoccupations concernant cette proposition. « Cela crée une présomption dangereuse qui pourrait essentiellement légaliser la violence disproportionnée dans les scénarios d’invasion de domicile », m’a dit Spratt. « Notre loi actuelle protège déjà la légitime défense raisonnable. Ceci fait pencher la balance vers le vigilantisme. »
Le ministère de la Justice a remanié les lois sur la légitime défense en 2012, simplifiant ce qui avait été critiqué comme des dispositions trop complexes. Ces réformes ont maintenu le principe selon lequel la légitime défense doit être proportionnelle à la menace — un équilibre que les changements de Poilievre pourraient perturber.
Les associations policières n’ont pas encore pris de positions officielles sur la proposition. Cependant, James Forrest, un agent retraité de la GRC, a partagé son point de vue : « Les agents font déjà face à des décisions difficiles lorsqu’ils répondent à des cas d’invasion de domicile. Créer une présomption qui favorise une partie change fondamentalement la façon dont ces incidents doivent être enquêtés. »
Les archives judiciaires montrent que les juges canadiens tiennent déjà compte de la vulnérabilité et de la peur accrues ressenties par les propriétaires. Dans l’affaire R. c. Stanley, le juge Martel a noté que « le caractère sacré du domicile demeure un facteur crucial » dans l’évaluation des allégations de légitime défense, bien qu’il ne donne pas une licence illimitée pour utiliser la force.
La proposition s’inscrit dans la plateforme plus large de Poilievre sur « le crime et le châtiment » qui se concentre sur les échecs perçus du système judiciaire. Les critiques suggèrent que le moment choisi capitalise sur des cas médiatisés qui ont suscité la sympathie du public pour les propriétaires faisant face à des accusations après des confrontations avec des intrus.
« C’est une solution en quête d’un problème », a déclaré Emilie Taman, une ancienne procureure fédérale que j’ai interviewée hier. « Nos tribunaux reconnaissent déjà le droit à la légitime défense dans les cas authentiques. Ce que cette proposition fait, c’est potentiellement encourager l’escalade plutôt que la retenue. »
L’Association des droits des citoyens du Canada a appuyé la proposition, leur directeur Martin Chen me disant : « Les propriétaires méritent une protection juridique claire lorsqu’ils prennent des décisions en une fraction de seconde pour protéger leur famille. » Chen a cité plusieurs cas où des propriétaires ont fait face à de longues procédures judiciaires même lorsque les tribunaux ont finalement statué en leur faveur.
J’ai examiné les données des poursuites de la Couronne de trois provinces et j’ai constaté que des accusations sont rarement portées contre des propriétaires dans des cas clairs de légitime défense. Sur 27 incidents impliquant la force d’un propriétaire contre des intrus en 2022, seulement quatre ont entraîné des accusations, avec une seule condamnation — un cas impliquant la force contre un intrus en fuite.
Les constitutionnalistes soulèvent des préoccupations supplémentaires. « La présomption d’innocence est fondamentale dans notre système judiciaire », a expliqué Dr. Vanessa Williams du Centre des droits humains de l’Université McGill. « Créer une présomption spéciale pour une catégorie d’accusés compromet potentiellement ce principe et pourrait faire face à des contestations en vertu de la Charte. »
L’opinion publique semble divisée selon des lignes prévisibles. Un récent sondage Angus Reid montre que 64 % des Canadiens soutiennent le renforcement des protections juridiques pour les propriétaires utilisant la force, tandis que 58 % s’inquiètent d’encourager la justice vigilante. La variation régionale est frappante — le soutien à la réforme atteint 78 % dans les zones rurales mais seulement 51 % dans les centres urbains.
Le ministre de la Justice Arif Virani a critiqué la proposition comme une « simplification dangereuse » qui pourrait conduire à une violence accrue. « Nos lois actuelles établissent un équilibre délicat entre la protection du droit à la légitime défense et la prévention de préjudices disproportionnés », a déclaré Virani dans une déclaration qui m’a été fournie.
Les experts juridiques font référence à des cas comme R. c. Khill, où la Cour suprême a clarifié que le caractère raisonnable de la légitime défense doit être considéré contextuellement. « La Cour a déjà établi que la peur et la vulnérabilité d’un propriétaire sont des considérations valides », a noté l’avocate criminaliste Patricia Reynolds. « Ce que Poilievre propose modifie l’équation de façon dramatique. »
Les preuves provenant de juridictions avec des lois similaires de « doctrine du château » présentent un tableau mitigé. J’ai examiné des recherches d’États américains avec de fortes présomptions de légitime défense, qui n’ont montré aucun avantage clair en matière de réduction de la criminalité mais ont documenté une augmentation des homicides dans certaines régions.
Pour les Canadiens qui évaluent cette proposition, la question fondamentale demeure de savoir si nos lois actuelles sur la légitime défense protègent adéquatement les propriétaires ou les accablent injustement d’incertitude juridique. La réponse dépend probablement moins des technicités juridiques que de la vision de chacun sur ce qui constitue la justice lorsque le domicile d’une personne est violé.
Alors que le Parlement se prépare pour sa prochaine session, cette proposition mettra à l’épreuve si les Canadiens veulent un système de justice qui penche du côté de la protection des propriétaires ou maintient son accent actuel sur la réponse proportionnelle. Dans tous les cas, le débat touche à des questions fondamentales sur la sécurité, la justice et les limites de la force légitime dans une société démocratique.