Le convoi avance lentement sur le chemin de gravier, chaque caisse transportant un précieux chargement. À l’intérieur, sept tortues peintes s’agitent nerveusement, leurs carapaces colorées captant la lumière matinale. Après avoir passé leur première année en captivité, elles toucheront aujourd’hui l’eau sauvage pour la première fois.
« Elles ne savent pas ce qui se passe, mais nous, oui, » chuchote Marie-Claude Bouchard, biologiste au Zoo Ecomuseum, en transférant délicatement une tortue du contenant vers la rive. Ses mains, assurées par des années de pratique, créent un pont entre captivité et liberté.
Je me tiens au bord d’un petit lac du Parc national du Mont-Saint-Bruno, observant le déroulement en temps réel des efforts de conservation pour l’une des espèces de tortues les plus emblématiques du Canada. La tortue peinte—avec sa carapace vert olive ornée de marques rouges le long des bords—a vu ses populations décliner régulièrement à travers le Québec au cours des dernières décennies.
Les tortues libérées aujourd’hui ont éclos et ont été élevées au Zoo Ecomuseum de Montréal dans le cadre d’un programme de démarrage qui donne une chance de survie aux nouveau-nés vulnérables. Dans la nature, les œufs et les nouveau-nés de tortues peintes font face à des probabilités de survie décourageantes, certaines estimations suggérant que moins de 1% atteignent l’âge adulte sans intervention.
« En les élevant pendant leur première année, la plus vulnérable, nous augmentons leurs chances de survie d’environ 70 fois, » explique Bouchard alors qu’une autre tortue glisse dans l’eau, s’arrête brièvement, puis disparaît sous la surface avec une vitesse surprenante.
La situation précaire de la tortue peinte reflète les défis plus larges auxquels font face les écosystèmes d’eau douce du Québec. La fragmentation de l’habitat, la mortalité routière, les changements climatiques et le commerce illégal d’animaux de compagnie ont poussé sept des huit espèces de tortues indigènes de la province sur la liste provinciale des espèces à risque.
Environnement Canada a documenté des déclins préoccupants des populations dans la vallée du Saint-Laurent, où l’urbanisation a transformé ce qui était autrefois un habitat privilégié pour les tortues. Les données du Ministère de l’Environnement du Québec montrent que la perte de zones humides s’est accélérée entre 2000 et 2020, avec près de 19% d’habitats critiques disparus dans certaines régions.
Ce qui rend la conservation des tortues particulièrement difficile, c’est l’histoire de vie de l’espèce. Les tortues peintes peuvent vivre 30 à 50 ans dans la nature, mais elles mettent 8 à 10 ans pour atteindre la maturité reproductive. Cela signifie que le rétablissement des populations est extrêmement lent—chaque femelle adulte perdue sur la route ou capturée représente des décennies de potentiel reproductif qui s’évanouit.
« Quand on perd une femelle adulte, on perd essentiellement des centaines de descendants potentiels, » explique Dr. Jean Pilote, écologiste à Conservation de la nature Canada qui étudie les populations de tortues du Québec depuis plus d’une décennie. « C’est pourquoi ces programmes de démarrage sont si importants—ils aident à combler le fossé pendant que nous travaillons sur les problèmes plus importants de protection de l’habitat. »
La libération à laquelle j’assiste aujourd’hui fait partie d’un effort de conservation de cinq ans qui a commencé après que des chercheurs aient documenté des déclins alarmants des populations dans plusieurs parcs québécois. En 2018, certaines populations historiques de tortues peintes avaient diminué de plus de 40% par rapport aux enquêtes des années 1990.
En nous déplaçant le long de la rive, je remarque de petits dispositifs de suivi attachés aux carapaces de trois tortues. Ces émetteurs de la taille d’une pièce de monnaie aideront les chercheurs à surveiller leurs mouvements et leurs taux de survie au cours des prochains mois.
« Nous ne nous contentons pas de remettre des tortues—nous apprenons quels habitats elles préfèrent, jusqu’où elles voyagent et quelles menaces elles rencontrent, » explique le technicien de la faune Thomas Bernier, qui suivra ces tortues chaque semaine tout au long de l’été. « Chaque libération nous apprend quelque chose de nouveau sur la conservation. »
Le soleil matinal est maintenant pleinement levé, réchauffant l’eau peu profonde où la plupart des tortues ont déjà disparu. Une seule reste visible, se prélassant sur un tronc à moitié submergé à environ dix mètres du rivage. Aux jumelles, je peux voir sa carapace distinctive bordée de rouge—un joyau vivant dans la lumière matinale.
Pour l’équipe du Zoo Ecomuseum, ce moment représente à la fois un accomplissement et un commencement. Depuis le lancement de leur programme de démarrage en 2018, ils ont libéré plus de 50 tortues peintes dans des habitats québécois protégés. Chaque libération s’appuie sur les connaissances précédentes, affinant les techniques qui maximisent la survie.
Ce qui me frappe le plus, c’est la détermination tranquille de ces professionnels de la conservation. Il n’y a aucune garantie que ces efforts inverseront le déclin de l’espèce, pourtant ils continuent—enregistrant méticuleusement des données, ajustant les méthodes et célébrant les petites victoires.
« Les gens me demandent parfois pourquoi nous déployons tant d’efforts pour sauver les tortues, » réfléchit Bouchard alors que nous rangeons l’équipement. « Mais ces animaux sont ici depuis des millions d’années—ce sont des dinosaures vivants. Si elles disparaissent sous notre surveillance à cause de nos actions, c’est notre responsabilité. »
Au-delà de leur importance écologique comme indicateurs de zones humides saines, les tortues peintes ont une signification culturelle pour de nombreuses communautés autochtones à travers le Québec. Pour les peuples Abénakis et Mohawks, les tortues figurent en bonne place dans les récits de création et les systèmes de connaissances traditionnelles.
« La tortue porte le monde sur son dos dans nos histoires, » explique Kanentokon Hemlock, un éducateur environnemental du territoire mohawk de Kahnawake qui collabore occasionnellement avec des programmes de conservation. « Quand nous protégeons les tortues, nous honorons les relations ancestrales entre les gens et la terre. »
Alors que la matinée touche à sa fin, je jette un dernier regard sur le site de libération. La surface est calme maintenant, sans trace visible des activités du matin. Quelque part sous cette surface placide, sept tortues peintes commencent des vies qui pourraient s’étendre sur un demi-siècle—si elles survivent aux défis qui les attendent.
En retournant vers l’entrée du parc, Bouchard me montre un nouveau panneau de traversée de tortues près d’une route qui traverse une zone humide. « La conservation ne se limite pas aux sauvetages spectaculaires, » dit-elle. « Il s’agit de changer la façon dont les gens conduisent, dont nous aménageons le territoire, dont nous envisageons le partage de l’espace. »
Pour les tortues peintes du Québec, la survie dépendra de cette combinaison d’intervention directe et de protection plus large de l’habitat. En quittant le Parc national du Mont-Saint-Bruno, le poids d’un porte-clés en forme de tortue dans ma poche me rappelle que parfois, la conservation commence simplement par prêter attention à ce qui traverse notre chemin.