Les entreprises canadiennes se préparent à une perturbation majeure du commerce électronique transfrontalier alors que les États-Unis s’apprêtent à éliminer leur seuil de minimis de 800 $ pour les importations en provenance du Canada en août 2025. Ce changement de politique, discrètement intégré dans les négociations commerciales de l’année dernière, menace de bouleverser un système qui permettait aux marchands canadiens d’expédier des produits d’une valeur inférieure à 800 $ aux consommateurs américains sans droits de douane ni formalités douanières.
Pour Velocio, fabricant torontois de vêtements de cyclisme, ce changement représente une crise potentielle. « Environ 60 % de nos ventes directes aux consommateurs vont à des clients américains, » explique Sarah Chen, directrice des opérations de l’entreprise. « Nous avons construit tout notre modèle logistique autour de l’exemption de minimis. Maintenant, nous devons complètement revoir notre système avec moins d’un an pour nous préparer. »
Le seuil de minimis—essentiellement une franchise de droits sur les envois de faible valeur—a été une pierre angulaire du commerce électronique transfrontalier entre le Canada et les É.-U. Alors que le Canada maintient un seuil relativement bas de 150 $ CA, la limite américaine de 800 $ a créé un avantage concurrentiel significatif pour les entreprises canadiennes vendant sur le marché américain beaucoup plus vaste.
Selon les données de Statistique Canada, le commerce électronique transfrontalier entre les deux pays a atteint 14,2 milliards de dollars en 2023, les exportations canadiennes représentant environ 5,8 milliards de ce total. La Fédération canadienne de l’entreprise indépendante estime que près de 40 % des PME canadiennes exportatrices dépendent de la disposition de minimis pour la majorité de leurs ventes aux États-Unis.
« Ce n’est pas seulement un problème logistique—c’est potentiellement une menace existentielle pour des milliers d’entreprises canadiennes, » affirme Mark Warner, avocat en commerce international chez MAAW Law à Toronto. « De nombreuses entreprises ont bâti leurs modèles d’affaires autour d’un accès sans friction aux consommateurs américains. Elles font maintenant face non seulement à de nouveaux tarifs, mais aussi à des procédures douanières complexes qu’elles n’ont jamais eu à naviguer auparavant. »
L’élimination de l’exemption découle de tensions commerciales bilatérales persistantes. Les responsables américains critiquent depuis longtemps l’asymétrie entre les seuils des deux pays, arguant qu’elle désavantage les entreprises américaines vendant au Canada. De son côté, le secteur canadien du commerce de détail a fait pression contre l’augmentation du seuil canadien, citant des préoccupations concernant les désavantages concurrentiels pour les détaillants nationaux.
Les répercussions vont au-delà des coûts supplémentaires. Brad Ferguson, fondateur de Boreal Designs, une entreprise d’ameublement artisanal basée à Edmonton, explique : « Il ne s’agit pas seulement de payer les droits—bien que ce soit certainement préoccupant. C’est aussi la paperasse, les courtiers en douane, les retards à la frontière. Nous devrons complètement repenser notre façon de présenter nos prix aux clients américains. »
Les grands détaillants disposant d’infrastructures transfrontalières établies pourront peut-être résister à la tempête, mais les petites entreprises font face à un défi plus ardu. Selon une récente enquête d’Exportation et développement Canada, seulement 23 % des petites entreprises concernées ont commencé à se préparer au changement, la plupart citant l’incertitude quant aux exigences spécifiques auxquelles elles seront confrontées.
« Beaucoup d’entreprises sont paralysées, » explique Danielle Goldfarb, responsable de la recherche mondiale chez RIWI Corp, une entreprise de données basée à Toronto. « Elles savent que le changement arrive mais n’ont pas les ressources pour élaborer des plans de contingence pour des réglementations qui n’ont pas encore été finalisées. »
Certaines entreprises explorent des solutions créatives. Lumière Botanique, une entreprise montréalaise de soins de la peau, envisage d’établir un entrepôt américain pour éviter complètement l’expédition transfrontalière. « Nous examinons la possibilité de louer un espace dans le nord de l’État de New York, » déclare la fondatrice Marie Pelletier. « L’investissement initial est substantiel, mais cela pourrait être notre seule voie viable. »
D’autres révisent leurs stratégies de produits. « Nous redessinons notre gamme de produits pour nous concentrer sur des articles de plus grande valeur où les droits représenteraient un pourcentage plus faible du coût global, » explique Vikram Patel de Coastal Essentials, basée à Vancouver, qui vend des articles de maison artisanaux. « Nos articles à 30 $ pourraient devenir non compétitifs, mais nos pièces à 300 $ pourraient encore fonctionner avec les coûts supplémentaires. »
Les fournisseurs de logistique s’empressent de développer de nouvelles offres de services avant le changement. UPS Canada a lancé un « Programme de transition de minimis » pour aider les entreprises à naviguer dans ce nouveau paysage, tandis que plusieurs sociétés de courtage en douane élargissent leurs services aux petites entreprises.
« Nous constatons une augmentation des demandes de renseignements de la part d’entreprises qui n’ont jamais eu besoin d’un courtier en douane auparavant, » déclare Jean Rivard, directeur des solutions pour petites entreprises chez BorderConnect, une entreprise de technologie douanière basée à Windsor. « Beaucoup ne comprennent même pas les règles de base de classification douanière ou d’origine parce qu’elles n’ont jamais eu à le faire. »
Le gouvernement canadien a créé un groupe de travail pour aider les entreprises à se préparer, mais les critiques soutiennent que le soutien est insuffisant. L’Agence des services frontaliers du Canada a publié des directives préliminaires, bien que de nombreuses entreprises signalent que l’information manque de spécificité nécessaire pour une planification efficace.
« Le gouvernement doit faire plus que simplement informer les entreprises du changement—il doit fournir un soutien concret à la transition, » soutient Goldy Hyder, président du Conseil canadien des affaires. « Cela comprend la négociation de périodes de transition prolongées, la mise en place de procédures simplifiées pour les petits envois et l’offre d’une aide financière pour les secteurs les plus vulnérables. »
Pour les consommateurs, les changements pourraient signifier des prix plus élevés et des délais d’attente plus longs pour les produits des vendeurs canadiens. Les clients américains habitués à des livraisons rapides et sans droits de douane des détaillants en ligne canadiens pourraient faire face à des frais inattendus et à des retards de dédouanement.
À l’approche de l’échéance, les entreprises canadiennes sont de plus en plus vocales concernant leurs préoccupations. Une coalition de groupes industriels a lancé la campagne « Sauvons le commerce transfrontalier« , plaidant pour une mise en œuvre progressive ou des arrangements alternatifs pour atténuer l’impact.
Que ce soit par l’adaptation, l’innovation ou le plaidoyer, les entreprises canadiennes se mobilisent pour survivre à ce que beaucoup décrivent comme la perturbation la plus importante du commerce électronique Canada-États-Unis depuis des décennies. Pour les entreprises qui ont bâti leurs fondations sur les ventes transfrontalières, l’année à venir représente une période de transition critique qui mettra à l’épreuve leur résilience et leur créativité dans un environnement commercial de plus en plus complexe.