Quand Susie Martinez charge sa voiture chaque matin pour livrer ses articles en cuir faits à la main aux boutiques de Windsor, en Ontario, elle fait face à une nouvelle réalité ce septembre. Les clients américains qui traversaient autrefois la frontière pour acheter ses portefeuilles et sacs artisanaux aux marchés du weekend pourraient bientôt disparaître.
« Ces clients américains représentaient près de 30% de mes revenus pendant la période des fêtes l’an dernier, » m’a confié Martinez lors d’une récente conversation dans son atelier. « Maintenant que l’exemption de droits de douane a disparu, je ne suis pas certaine qu’ils se donneront la peine de traverser. »
Martinez n’est pas seule. Des milliers de petits entrepreneurs canadiens le long de la frontière se préparent à des baisses significatives de revenus après que les États-Unis aient brusquement mis fin à leur exemption de longue date sur les droits de douane pour les acheteurs canadiens la semaine dernière.
L’exemption, en place depuis 1976, permettait aux visiteurs canadiens de rapporter jusqu’à 800 $ US de marchandises sans payer de droits après des séjours de 48 heures ou plus. Pour les excursions d’une journée, les Canadiens pouvaient revenir avec jusqu’à 200 $ US de marchandises en franchise. Ces deux dispositions ont maintenant été éliminées.
« Il ne s’agit pas seulement de perdre les acheteurs américains qui viennent au nord, » explique Diane Brisebois, présidente du Conseil canadien du commerce de détail. « Il s’agit des Canadiens qui ont maintenant beaucoup moins d’incitatifs à traverser la frontière pour faire du magasinage dans un sens comme dans l’autre. L’écosystème économique autour du magasinage transfrontalier affecte les entreprises des deux côtés. »
Selon Statistique Canada, les Canadiens ont effectué environ 27,3 millions de voyages aux États-Unis en 2023, avec des dépenses au détail dépassant 6,8 milliards de dollars. La plupart de ces voyages ont eu lieu dans les communautés frontalières, de la Colombie-Britannique au Nouveau-Brunswick.
Pour Jordan Wilson, propriétaire d’une boutique d’aliments spécialisés à Niagara Falls, le moment ne pourrait être pire.
« De septembre à décembre, nous réalisons près de 70% de notre chiffre d’affaires annuel, » dit Wilson, debout à côté d’étagères de produits d’érable canadiens et de conserves spéciales. « Les touristes américains ont toujours été des clients fiables, surtout ceux qui venaient spécifiquement pour un weekend de magasinage. Maintenant, ils réfléchiront à deux fois avant de faire ce voyage. »
La suppression de l’exemption de droits s’inscrit dans le cadre de changements plus larges de la politique commerciale annoncés par le bureau du représentant américain au commerce, qui a cité des « mesures de rééquilibrage » suite aux différends concernant la mise en œuvre de la taxe canadienne sur les services numériques. La décision a pris au dépourvu de nombreuses associations commerciales canadiennes, qui ont eu peu de temps pour préparer leurs membres à ce changement.
L’analyse économique de la Banque TD suggère que les communautés frontalières pourraient connaître une baisse de 12 à 15% des dépenses de détail pendant le crucial quatrième trimestre. Leur rapport a noté que les entreprises dans les régions dépendantes du tourisme comme Niagara Falls, Victoria et les villes frontalières du Québec font face au risque le plus élevé.
« L’impact va au-delà du commerce de détail, » affirme Martha Jefferson, économiste spécialisée dans les relations commerciales Canada-États-Unis à l’Université Ryerson. « Les hôtels, les restaurants, les lieux de divertissement – tous bénéficiaient des Américains qui venaient pour des weekends de magasinage. Cet écosystème est maintenant menacé. »
Le changement crée une asymétrie marquée dans les règles de magasinage transfrontalier. Tandis que les Canadiens perdent leurs privilèges d’exemption, les Américains continuent de profiter des allocations en franchise de droits lorsqu’ils reviennent du Canada (800 $ US pour les voyages de plus de 48 heures).
Michael Chang, qui gère une chaîne de boutiques hors taxes près de la frontière Québec-Vermont, en constate déjà les effets. « Nos magasins ont vu l’achalandage chuter de près de 40% durant le premier weekend après l’annonce. Les gens n’évitent pas seulement d’acheter – ils évitent complètement de traverser. »
Certaines entreprises font preuve de créativité. Martinez a rapidement développé une stratégie de commerce électronique ciblant ses clients américains, offrant d’absorber les frais d’expédition pendant la transition. Wilson s’associe avec des distributeurs américains d’aliments spécialisés pour maintenir la présence de sa marque au sud de la frontière.
Mais pour de nombreuses petites entreprises sans cette flexibilité, les perspectives restent sombres. Environ 42% des petites entreprises canadiennes le long de la frontière dépendent du tourisme américain pour au moins 20% de leur revenu annuel, selon un sondage éclair de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante.
« Nous conseillons à nos membres de diversifier immédiatement leur clientèle, » déclare Jasmin Guénette, vice-président de la FCEI. « Mais réalistement, remplacer ce revenu avant la saison des fêtes sera extrêmement difficile pour la plupart. »
Les canaux diplomatiques restent actifs. La ministre canadienne du Commerce international, Mary Ng, a entamé des discussions avec ses homologues américains, cherchant une résolution avant la cruciale saison du magasinage des fêtes. Cependant, les experts en commerce sont sceptiques quant à une solution rapide.
« Ces négociations avancent généralement lentement, » explique Jefferson. « D’ici à ce qu’il y ait une résolution, nous serons probablement bien en 2026, ce qui signifie que les entreprises doivent s’adapter à cette nouvelle réalité plutôt que d’espérer une victoire diplomatique rapide. »
Pour les consommateurs des deux côtés, la confusion règne. Un sondage réalisé le weekend dernier a révélé que 68% des Canadiens n’étaient pas au courant de l’élimination de l’exemption, ce qui laisse présager un chaos potentiel aux postes frontaliers lorsque les voyageurs feront face à des droits inattendus.
« Nous augmentons le personnel aux principaux postes frontaliers, » indique un porte-parole de l’Agence des services frontaliers du Canada. « Mais nous recommandons aux voyageurs de se familiariser avec les nouvelles règles avant de tenter de traverser. »
En quittant l’atelier de Martinez, elle imprimait de nouvelles listes de prix tenant compte des frais d’expédition pour les clients américains – un rappel frappant de la rapidité avec laquelle les entreprises doivent s’adapter pour survivre à ce changement soudain dans une tradition de commerce transfrontalier vieille d’un demi-siècle.
« Ma grand-mère a lancé cette entreprise dans les années 1970, juste au moment où cette exemption a commencé, » a-t-elle réfléchi. « Nous n’avons jamais fonctionné sans elle. Mais nous trouverons un moyen d’avancer – nous le faisons toujours. »