L’engagement d’investissement de 70 milliards de dollars des Émirats arabes unis au Canada n’est pas qu’un simple flux de capitaux étrangers—c’est un coup calculé aux échecs qui laisse entrevoir une stratégie économique plus large qui prend forme sous le gouvernement Trudeau.
Lorsque le président des ÉAU, le Cheikh Mohamed bin Zayed Al Nahyan, a annoncé cet engagement massif durant la mission diplomatique de Mark Carney cette semaine, les marchés ont à peine eu le temps d’en comprendre les implications. Ce programme d’investissement, axé sur l’énergie propre, les minéraux critiques et les infrastructures, représente l’une des plus importantes promesses d’investissement étranger que le Canada ait obtenues depuis des décennies.
« C’est un vote de confiance significatif dans l’avenir économique du Canada, » a souligné Sherry Cooper, économiste en chef chez Dominion Lending Centers. « Les ÉAU voient clairement le Canada comme un partenaire stratégique pour leur diversification économique au-delà du pétrole. »
Ce qui est particulièrement révélateur, c’est le moment choisi. Carney, ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre, préside maintenant l’Alliance financière de Glasgow pour le zéro émission nette (GFANZ) et agit comme envoyé spécial du gouvernement Trudeau pour l’action climatique et la finance. Sa tournée très médiatisée dans le Golfe signale le virage du Canada vers la séduction des fonds souverains ayant des mandats climatiques clairs.
L’Autorité d’investissement des ÉAU, dont les actifs dépassent 900 milliards de dollars, s’est de plus en plus concentrée sur les investissements respectueux du climat. Après avoir accueilli la COP28 l’an dernier, les Émirats ont accéléré leur poussée dans les technologies propres et les énergies renouvelables, équilibrant leur richesse pétrolière traditionnelle avec des investissements tournés vers l’avenir.
« Les ÉAU se protègent contre la transition énergétique en investissant dans des pays aux politiques climatiques solides et dotés des ressources naturelles nécessaires à cette transition, » a expliqué Bessma Momani, professeure de sciences politiques à l’Université de Waterloo et experte du Moyen-Orient.
Pour le Canada, qui a eu du mal à attirer des investissements étrangers majeurs ces dernières années, le timing ne pourrait pas être meilleur. Statistique Canada a rapporté que l’investissement direct étranger a chuté de 16,2% en 2023 par rapport à l’année précédente—le déclin le plus marqué depuis la crise financière de 2008.
L’investissement ciblera trois secteurs principaux : les technologies propres et projets d’énergie renouvelable à travers le Canada; l’extraction et la transformation des minéraux critiques en Ontario et au Québec; et les projets d’infrastructure, notamment les ports et centres de transport qui pourraient améliorer la capacité d’exportation du Canada.
La composante des minéraux critiques est particulièrement révélatrice. Avec des gisements de lithium, de cobalt, de nickel et de terres rares essentiels pour tout, des batteries de VÉ aux éoliennes, le Canada offre aux ÉAU un pied dans les chaînes d’approvisionnement qui alimenteront l’économie verte.
« Ce n’est pas de la charité—c’est un positionnement stratégique, » a déclaré Pierre Gratton, président de l’Association minière du Canada. « Les ÉAU reconnaissent que ceux qui contrôlent ces chaînes d’approvisionnement en minéraux contrôlent l’avenir de l’énergie. »
En coulisses, l’investissement signale un paysage géopolitique en mutation. Alors que les États-Unis examinent de plus en plus les investissements étrangers provenant de pays comme la Chine, le Canada semble se positionner comme une destination plus accueillante pour les fonds souverains des États du Golfe.
Les sceptiques soulignent que les promesses d’investissement ne se matérialisent pas toujours comme prévu. Des annonces antérieures d’investissements étrangers majeurs dans l’énergie et les infrastructures canadiennes n’ont parfois pas atteint leur plein potentiel.
« Le diable sera dans les détails, » a prévenu Heather Exner-Pirot, chercheuse à l’Institut Macdonald-Laurier. « Nous devons voir quels projets spécifiques recevront des financements et si les obstacles réglementaires ralentiront leur déploiement réel. »
Ce qui distingue cet accord des annonces d’investissement précédentes est l’implication personnelle de Carney. Son double rôle de tsar de la finance climatique et de conseiller économique lui donne un levier unique pour aligner les investissements sur les priorités politiques.
Le gouvernement de l’Alberta a déjà indiqué qu’il espère capter une partie importante de l’investissement pour son industrie émergente de l’hydrogène et ses projets de captage du carbone. Pendant ce temps, l’écosystème québécois des batteries et le corridor des minéraux critiques de l’Ontario sont susceptibles d’en bénéficier substantiellement.
Pour les Canadiens ordinaires, l’investissement promis pourrait se traduire par des milliers d’emplois dans de multiples secteurs. Les composantes d’énergie propre à elles seules pourraient créer environ 15 000 postes dans la construction, l’ingénierie et les opérations au cours de la prochaine décennie, selon les estimations préliminaires de l’industrie.
L’investissement des ÉAU envoie également des signaux à d’autres fonds souverains dans le monde. Le Fonds d’investissement public d’Arabie saoudite, avec des actifs dépassant 700 milliards de dollars, et le Fonds de pension gouvernemental de Norvège, le plus grand fonds souverain au monde avec 1,4 billion de dollars, pourraient considérer le Canada plus favorablement suite à cet engagement.
« Quand un grand fonds souverain bouge, d’autres suivent souvent, » a observé Anas Alhajji, expert des marchés énergétiques qui a conseillé des investisseurs du Moyen-Orient. « Cela pourrait déclencher un effet domino d’investissements axés sur le climat au Canada. »
Pour le gouvernement Trudeau, qui a fait face à des critiques concernant la gestion économique et les préoccupations d’inflation, l’investissement apporte une victoire bien nécessaire. Il s’aligne avec leurs objectifs climatiques tout en répondant aux impératifs de croissance économique—un rare point politique avantageux.
Le paysage d’investissement n’est cependant pas sans complications. L’environnement réglementaire du Canada a frustré les investisseurs étrangers par le passé, avec des processus d’approbation pour des projets majeurs s’étalant parfois sur des années de plus que dans les juridictions concurrentes.
« Le gouvernement doit s’assurer que la Loi sur l’évaluation d’impact ne devienne pas un obstacle, » a averti Dennis Darby, président de Fabricants et Exportateurs du Canada. « Ces investissements ont besoin de certitude et de rapidité pour être efficaces. »
Alors que la poussière retombe sur l’annonce, la question clé demeure : est-ce le début d’une nouvelle ère dans la diplomatie économique du Canada, ou une réussite isolée? La réponse pourrait dépendre de si la diplomatie économique de Carney devient un modèle pour l’engagement futur avec le capital mondial.
Ce qui est clair, c’est que dans un monde où la finance climatique guide de plus en plus les décisions d’investissement, les ressources naturelles du Canada combinées à ses politiques climatiques créent une proposition de valeur unique pour les fonds souverains tournés vers l’avenir. Les ÉAU ont fait leur mouvement—maintenant, nous attendons de voir qui suivra.